Lorraine des savoir-faire

Les émaux de Longwy : une faïencerie de 1798, un trait noir et des couleurs posées goutte à goutte

Lorraine des savoir-faire · · Publié le 2026-11-04

Détail d'une pièce en émaux de Longwy : fleurs roses, jaunes et blanches et feuillages orangés cernés d'un trait sombre sur un fond bleu turquoise craquelé
Détail d'un décor floral en émaux de Longwy, sur le fond bleu turquoise caractéristique. Photographie de Vassil, domaine public.

À l'extrême nord de la Meurthe-et-Moselle, contre les frontières belge et luxembourgeoise, Longwy est connue pour son passé sidérurgique. Elle l'est aussi pour une céramique que l'on reconnaît au premier coup d'œil : des fleurs, des oiseaux ou des motifs géométriques aux couleurs vives, souvent sur un fond bleu turquoise, séparés par un fin trait sombre et légèrement en relief. Ce sont les émaux de Longwy, un savoir-faire né dans une faïencerie de la fin du XVIIIe siècle et toujours pratiqué dans quelques ateliers de la ville.

Une faïencerie de 1798

La faïencerie de Longwy est fondée en 1798. La page que la ville consacre à son musée indique qu'elle est établie par quatre notables locaux, puis dirigée par des familles luxembourgeoises, les De Nothomb-Boch puis les D'Huart. Pendant ses premières décennies, elle fabrique de la faïence fine pour la table : assiettes, plats, services, des objets d'usage courant qui ont fait sa réputation régionale.

Le tournant vient dans le dernier quart du XIXe siècle. La manufacture se tourne alors vers la céramique artistique et devient, selon le musée, « au tournant des années 1900, un fleuron de l'art industriel français ». C'est dans ce mouvement que naissent les émaux.

1874 : des émaux cernés d'inspiration orientale

Dans les années 1860 et 1870, les objets venus de Chine et du Japon fascinent le public européen, en particulier les émaux cloisonnés sur métal, où des fils de laiton soudés délimitent des plages de couleur. Plusieurs faïenceries françaises cherchent à obtenir un effet comparable sur la terre cuite. À Longwy, d'après le musée municipal, la technique des « émaux cernés en relief d'inspiration orientale » est développée à partir de 1874, sous la direction du céramiste Amédée de Caranza, puis de Charles Gustave Longuet.

La part exacte de chacun reste discutée par les historiens de la faïencerie, et l'on trouve dans les livres comme sur internet des dates un peu différentes, de 1870 à 1874. La date retenue ici est celle du musée de la ville, qui conserve les collections de référence.

Dès 1880, toujours selon le musée, les procédés de décoration se diversifient : barbotines, majoliques et autres techniques s'ajoutent aux émaux. En 1895, le peintre Franck Lindley introduit à Longwy le style Art nouveau, quelques années avant que Nancy ne fédère ses artistes et industriels au sein de l'École de Nancy. Au XXe siècle, la manufacture suit les grands courants décoratifs, notamment l'Art déco de l'entre-deux-guerres, avec des formes plus géométriques.

Cloisonné ou cerné : ce que disent les mots

On lit souvent « émaux cloisonnés » à propos de Longwy, y compris sous la plume des fabricants. Le terme est commode mais trompeur. Dans le cloisonné au sens strict, celui des orfèvres et des émailleurs sur métal, les cloisons sont de vrais fils métalliques fixés sur le support. À Longwy, il n'y a pas de métal : la « cloison » est un trait d'émail sombre, déposé sur la faïence, qui forme un petit bourrelet et empêche les couleurs de se mélanger. C'est pourquoi le musée parle d'émaux « cernés ».

Le mot « émail » lui-même désigne ici une matière vitreuse colorée, à base d'oxydes métalliques, qui fond à la cuisson et se fixe sur la céramique. Ce n'est ni de la peinture ni un vernis appliqué à froid. La même vigilance sur le vocabulaire s'applique au verre et au cristal, comme nous l'expliquons à propos de la différence entre cristal, cristallin et verre.

Le procédé, étape par étape

La Manufacture des émaux de Longwy 1798, l'une des entreprises qui perpétuent ce savoir-faire, décrit sur son site la fabrication d'une pièce. Les autres ateliers de la ville suivent le même principe, avec des variantes d'outils et de cuissons.

  1. Le modèle et le moule. La forme est dessinée, puis l'atelier de modelage réalise un modèle en plâtre, qui sert à fabriquer un moule creux, lui aussi en plâtre.
  2. Le coulage. On verse dans le moule la barbotine, un mélange liquide de kaolin, d'argile et d'eau. Le plâtre absorbe l'eau et une croûte se forme contre ses parois ; quand elle atteint 7 à 8 mm d'épaisseur, on retourne le moule pour vider le surplus.
  3. Le rachevage. La pièce sèche quatre à cinq heures dans le moule, puis vingt-quatre heures à l'air libre. Les racheveurs suppriment les traces de joint et la lissent à l'éponge.
  4. Le biscuit. Une première cuisson, à 1 050 °C pendant une nuit, transforme la pièce en terre cuite blanche, le biscuit.
  5. Le trait noir. Le décor est imprimé sur le biscuit sous la forme d'un trait d'encre noire, qui dessine toutes les alvéoles à remplir.
  6. La pose des émaux. Chaque alvéole est remplie à la main d'émail coloré, goutte à goutte. Le biscuit, poreux, boit l'émail presque instantanément : on ne peut pas « peindre », il faut déposer une goutte à côté de l'autre jusqu'à couvrir toute la surface.
  7. Les cuissons de l'émail. La pièce est cuite à 750 °C pendant une nuit, retouchée, puis cuite une deuxième fois à la même température. Lorsque le décor comporte de l'or, il est posé au pinceau avant une dernière cuisson à 600 °C.
  8. La terre de Sienne. En fin de parcours, on passe de la terre de Sienne sur la surface émaillée pour faire ressortir le réseau de fines craquelures, qui fait partie de l'aspect recherché.

Le geste décisif est celui de la décoratrice ou du décorateur qui pose l'émail : la régularité des couleurs, l'absence de débordement sur le trait et l'épaisseur de la couche dépendent entièrement de la main. La manufacture précise qu'il faut plusieurs années de formation pour maîtriser ce geste.

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Voir les émaux : le musée de la Porte de France

Le musée des Émaux et Faïences de Longwy est installé dans l'ancienne boulangerie militaire de la ville haute, à la Porte de France, rue de la Manutention. Ses collections s'organisent en deux ensembles : les faïences produites depuis 1798, des services utilitaires aux sculptures, majoliques et barbotines, et les émaux cernés sur faïence, des années 1870 à nos jours. Il conserve aussi des œuvres du sculpteur Jean-Paul Aubé et du peintre Paul Georges Klein, tous deux nés à Longwy.

Jusqu'au 20 décembre 2026, une exposition intitulée « De la faïence fine à la céramique d'art (1798-1902) », présentée dans la salle des Fours, retrace justement le passage de la vaisselle utilitaire à la céramique artistique. D'après la ville, le musée est ouvert du mardi au dimanche, de 14 h à 17 h, et ferme pour l'hiver du 22 décembre au 22 février ; l'accueil se trouve au deuxième étage d'un bâtiment sans accessibilité pour les personnes à mobilité réduite. Vérifiez les conditions avant de vous déplacer.

Longwy complète un itinéraire lorrain des savoir-faire, entre les cristalleries de la Meurthe et de la Moselle et les musées nancéiens : notre article sur les musées et lieux des métiers d'art en Lorraine propose d'autres étapes.

Sources