L'imagerie d'Épinal : bois gravés, pochoirs et images populaires depuis 1796

« Une image d'Épinal » : l'expression désigne aujourd'hui une représentation naïve, simplifiée, presque un cliché. Elle vient pourtant d'un métier bien réel, pratiqué dans une ville des Vosges depuis la fin du XVIIIe siècle : l'impression d'images populaires gravées sur bois et coloriées, vendues dans toute la France. Cette histoire se visite encore, et le métier n'a pas disparu.
1796 : la fabrique de Jean-Charles Pellerin
L'histoire de l'imagerie d'Épinal commence avec Jean-Charles Pellerin, qui crée son atelier d'images en 1796. Le nom de la ville devient celui du produit : on parle très vite d'« images d'Épinal » pour désigner ces feuilles imprimées, vendues à bas prix par des colporteurs et accrochées aux murs des maisons. La maison Pellerin, qui a pris le nom d'Imagerie d'Épinal, est une entreprise privée toujours en activité ; plusieurs guides la présentent comme la dernière fabrique d'images de ce type encore en fonctionnement en Europe, une affirmation difficile à vérifier.
Les sujets sont innombrables : images religieuses, scènes militaires et portraits de soldats, chansons populaires illustrées, contes, scènes de la vie quotidienne, actualités, puis, à partir de la fin du XIXe siècle, planches éducatives et jeux à découper pour les enfants. L'épopée napoléonienne a tenu une place considérable dans cette production, au point de façonner durablement l'image populaire de l'Empereur.
La technique : bois gravé et pochoir
Les premières images d'Épinal sont imprimées à partir de planches de bois gravées en relief : le graveur creuse le bois autour du dessin, qui reçoit seul l'encre. L'image imprimée en noir est ensuite coloriée. Plutôt qu'au pinceau, pièce par pièce, la couleur est posée au pochoir : un cache découpé pour chaque couleur permet d'appliquer rapidement les aplats sur de nombreuses feuilles. Les catalogues des collections publiques décrivent ainsi des estampes « coloriées au pochoir ».
Cette organisation, très proche de la production en série, permettait de vendre des images à un prix accessible à tous. Elle a évolué au fil du XIXe siècle avec l'arrivée de la lithographie et d'autres procédés d'impression, mais les bois gravés restent l'emblème de la maison.
Des bois classés monuments historiques
La protection de ce patrimoine est rare pour une entreprise privée : l'imprimerie Pellerin est inscrite au titre des monuments historiques depuis le 24 avril 1986, et sa collection de 1 344 bois gravés est classée depuis le 23 octobre 1991. Ce sont des objets de travail, conservés et parfois encore utilisés, qui sont ainsi reconnus comme patrimoine.
Le Musée de l'Image
La ville d'Épinal a inauguré en 2003 le Musée de l'Image, au 42 quai de Dogneville, au bord de la Moselle. Selon sa fiche Muséofile, il porte l'appellation « musée de France » depuis le 17 septembre 2003. Avec l'Imagerie d'Épinal voisine, il forme la « Cité de l'Image ».
Le musée a été conçu comme un musée d'images au sens large, et non comme le seul musée d'une entreprise. Ses premières collections provenaient de plusieurs fonds historiques ; l'acquisition par la ville, en 2010, de la collection Henri George, environ 85 000 images, a à peu près triplé leur nombre. Il conserve aujourd'hui plus de 110 000 images, françaises et étrangères, du XVIIe siècle à nos jours, ainsi que plus de 1 300 bois gravés. Le bâtiment, de près de 2 000 m², comporte une façade vitrée décorée d'un film composé de plus de 18 000 petites vignettes.
Préparer une visite
- Visiter les deux lieux : le musée pour l'histoire des images, l'Imagerie pour les ateliers et la technique.
- Vérifier les horaires et les démonstrations proposées, qui varient selon les saisons.
- Prolonger dans les Vosges : Mirecourt et son musée de la lutherie sont à quelques dizaines de kilomètres.
Des images qui sont aussi des documents
La fiche Muséofile du Musée de l'Image donne une idée de l'étendue des sujets couverts par ses collections : ethnologie, beaux-arts, art moderne et contemporain, mais aussi architecture et urbanisme, art religieux, collections militaires, histoire et techniques d'impression des images populaires. Cette diversité fait de l'imagerie un document précieux pour les historiens : elle montre ce que l'on donnait à voir au plus grand nombre, à une époque où l'image imprimée était rare dans les foyers.
C'est aussi ce qui explique le sens pris par l'expression « image d'Épinal ». À force de représenter les soldats, les saints ou les héros de façon simple, colorée et toujours flatteuse, ces feuilles ont fini par désigner toute vision idéalisée d'un sujet. L'expression a survécu bien au-delà du métier, mais le métier, lui, n'a pas disparu.
L'image populaire, un métier d'art
Graver un bois, découper un pochoir, poser une couleur au bon endroit : l'imagerie mobilise des savoir-faire qui relèvent aujourd'hui des métiers d'art du papier, du graphisme et de l'impression. Ils se transmettent dans les ateliers d'imprimeurs, de graveurs et de relieurs, et ils ont trouvé un public nouveau avec le goût actuel pour l'estampe et l'impression artisanale.
L'imagerie d'Épinal rappelle aussi que les métiers d'art ne se limitent pas aux objets de luxe. Pendant plus d'un siècle, elle a mis des images entre les mains de foyers modestes, dans les campagnes comme dans les villes. C'est un patrimoine populaire, au même titre que l'Art nouveau de l'École de Nancy est un patrimoine bourgeois : deux visages de la même Lorraine des savoir-faire.
Sources
- Ministère de la Culture, base Muséofile, notice M0537 « Musée de l'Image », Épinal.
- Base Mérimée et base Palissy (ministère de la Culture) : imprimerie Pellerin (inscription du 24 avril 1986) et collection de bois gravés (classement du 23 octobre 1991), d'après les notices citées par Techno-Science, « Imagerie d'Épinal ».
- Fondation Napoléon, « Napoléon, une image d'Épinal ».
- Bibliothèque nationale de France (Gallica), estampes de la maison Pellerin, notices descriptives.
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